Au milieu d'un parc boisé, une immense statue de bronze regardait à l'horizon le soleil se lever. C'était la statue d'un homme valeureux, la cape volant sous la tempête, l'épée au flanc, le fusil au poing et l'étendard brandit devant lui, le pied posé sur le fût d'un canon à l'ouverture d'une bataille oubliée depuis longtemps déjà, et devant qui nombre de petit hommes, aussi grand que sa cheville, chargeaient contre un ennemi invisible. Aujourd'hui, seuls les oiseaux voltigeant autour de la complexe oeuvre se souvenait encore de son existence, car plus personne ne venait jamais se promener dans les allées sinueuses de la forêt autrefois entretenue. Mais là n'est pas la question.

    Si je vous parle de cette statue, c'est pour vous parler de son ombre. Le Soleil alors levé au-dessus de la voûte des feuilles et des hautes branches, elle se blottissait tout contre la statue. Elle était sombre, presque liquide, poisseuse, s'agrippant aux gravillons du chemin. A ses bords, elle était à peine ténébreuse, assombrissant les petits cailloux subissant l'oppression de l'ombre. Mais plus on progressait vers le centre de l'ombre, plus elle se faisait dense, insondable, infranchissable. Presque au centre, elle semblait être le néant même, comme si aucun sol ne la soutenait, comme si on pouvait la traverser rien qu'en posant le pied dessus. On aurait dit qu'elle pouvait se relever, crier aux oiseaux son existence, et marcher pour obscurcir plus de terrain encore. Cette ombre n'était pas l'absence de lumière, car cela ne ferait d'elle qu'une absence. Non, l'absence se trouvait dans le pourtour morcelé de l'ombre, mais, presque au centre, il y avait une présence, une énergie, comme une divinité mineure enfouie quelque part sous la roche et qui intensifiait l'obscurité.

    Et soudainement, au milieu de cette ombre, au milieu de cette obscurité ne pouvant plus s'épaissir, comme elle ne pouvait s'épaissir davantage, elle se mit soudainement à s'illuminer. Au coeur de toute ces ténèbres, une petite lumière blanche, aussi brillante qu'une étoile, persistait. Ce n'était pas la lumière du Soleil, non. Ce n'était pas un trou dans la statue laissant filtrer les rayons de l'astre du jour, ce n'était pas cela. C'était la plus parfaite des ombres, la plus parfaite des ténèbres qui éblouissait car elle n'en pouvait plus d'être sombre. Elle était là, transperçant le noir, donnant vie au sol, éclairant une petite pierre parmi tant d'autres, comme si elle l'avait choisi au hasard, elle existait. Au plus profond de l'obscurité, la lumière jaillissait.

    Je me suis longtemps demandé ce qu'avait fait cette pierre, quel mérite, quel prestige, quel don lui permettait d'être éclairée parmi tant d'autre, pourquoi elle et non sa voisine. Et un jour j'ai compris, un jour où je marchais dans l'ombre pour vérifier s'il y avait un sol et si je ne le traversais pas, modifiant l'organisation des gravillons sous ma semelle. Depuis longtemps, très longtemps, elle était sous le règne des ombres, s'enfermant de plus en plus dans des ténèbres de plus en plus profondes au fil des pas des passants, et je fus le dernier d'entre eux. Je fus celui qui lui permit d'achever son long périple jusqu'à la lumière, et, malgré les longs jours, les longues années, les longs siècles peut-être, à attendre chacun des pas, peut-être enviais-je cette petite pierre, seule, dans la lumière.