Et maintenant, un petit instant de littérature, avec le roman « Vingt-mille lieues sous les mers » écrit en 1869 par Jules Verne.

   Si une série d'évènements a marqué les années 1866 et 1867, ce fut bien cette multiplication des naufrages, et surtout, les témoignages des survivants. Ils parlaient d'une masse gigantesque et luminescente, brisant les coques de bois sans la moindre difficulté. Les savants et les moins savants débattirent sur l'existence de cette chose, puis sur sa nature animale ou humaine. Quand Pierre Aronnax, naturaliste du muséum d'histoire naturelle de Paris, alors en voyage d'affaires en Amérique, fut prié de se prononcer, il soutint l'hypothèse d'un narval géant. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il fut par la suite invité à bord de l'Abraham-Lincoln, affrété pour donner la chasse à ce titan des mers.
   Des mois s'écoulèrent, sans trace du gibier. Aronnax, accompagné de son domestique, le flegmatique Conseil, eut tout le temps de faire connaissance avec Ned Land, célèbre harponneur canadien, un maître de sa profession. Quand le narval apparut enfin, brillant dans les eaux, le bâtiment eut beau faire tonner ses canons, et Ned user de son harpon, rien n'y fit, et l'Abraham-Lincoln fut endommagé. Le choc jeta par-dessus bord les trois personnages, qui trouvèrent refuge sur le dos métallique de la proie, finalement de conception humaine. Quand les naufragés cognèrent sur les parois, un mystérieux équipage les entendit, et les invita alors, de manière peu courtoise, à entrer dans le submersible et à rencontrer le capitaine Nemo, seul maître à bord.

   Si tout le monde ou presque connait les noms du Nautilus et du capitaine Nemo, peu de gens connaissent celui d'Aronnax, pourtant personnage principal et narrateur de l'ouvrage. Ce récit, à la fois d'anticipation, faisant les louanges de la science et tout particulièrement de l'électricité, et initiatique, se penche principalement sur cet esprit distingué et curieux explorant les mystères des fonds marins, les prouesses du Nautilus et l'énigme de la personne du capitaine, peu loquace à son sujet et souvent absent, occupé ailleurs dans son navire.
   Beaucoup de lecteurs pourraient ne pas apprécier cette lecture : tout comme lors du voyage vers la Lune, nous avons affaire à un roman souvent contemplatif, avec un Aronnax observant plus qu'il n'agit, avec des petites aventures séparées par la description du quotidien de bord et des observations scientifiques du naturaliste. Peu d'action, pas de réel antagonisme, nulle quête imposée au héros, cette histoire se distingue fort du canon habituel de notre époque.
   Mais pour ceux qui savent apprécier ce qui sort de ce canon, ils trouveront un livre de qualité, digne de la célébrité de son titre et de son auteur. Même si j'ai personnellement préféré le voyage autour de la Lune à la ballade au fond des mers, les performances narratives de Jules Verne, capable de rendre passionnant les jours et les mois passés en grande partie à observer les fonds océaniques à travers une baie vitrée, captent l'attention et l'intérêt. Les pages et les heures défilent sans que l'on s'en rende compte. Je soulèverai malgré tout un défaut : la fin est très abrupte, et aurait mérité, selon moi, d'être plus longuement développée.