Et maintenant, un petit instant de littérature avec le roman "Eternité société anonyme" écrit en 1958 par Robert Sheckley.

    Thomas Blaine est un homme comme un autre. Assistant dessinateur de yacht, comme tout un chacun, il prend des vacances, utilise sa voiture, et prend le risque des accident de la route. Ce risque, d'ailleurs, se concrétise lors d'un soir d'été 1958. La mort est instantanée, sans douleur.
    Ou en tout cas, ce qui lui parut être la mort, car il se réveille dans un lit d'hôpital. Pensant de premier abord avoir tout simplement survécu à son accident, il apprend rapidement qu'il est en vérité en 2110, un siècle et demi après sa mort, son esprit réincarné dans un corps d'emprunt par les technologies de ce nouveau siècle.

    Quand on parle d'avenir sombre dans les oeuvres de fiction, on peut déceler trois grandes approches : la première considère que la noirceur de l'avenir est directement dûe à l'avancée des sciences et des technologies, voyant souvent l'homme naturel comme pur et vertueux, seulement perverti par les sociétés modernes ; la seconde, que je juge plus intéressante et plus crédible, estime que la part obscure et honteuse de l'homme a existé de tout temps, et se contente de s'adapter à l'évolution des moeurs et à profiter des nouvelles possibilités que lui offrent les nouvelles connaissances sans avoir de lien direct avec elles ; et la troisième est la technologie qui dérape, façon "Terminator". J'avais craint un livre de la première catégorie en choisissant ce livre, au hasard, ne connaissant ni son titre ni le nom de son auteur, et je me suis retrouvé avec une oeuvre de la seconde.
    En ce début de 22ème siècle décrit dans ces pages, où la science est sublimée mais où l'homme reste l'homme, où les possibilités sont multipliés mais les injustices toujours pesantes, Thomas est projeté sans rien en savoir, sans savoir à quoi s'attendre. Explorant cette société qui lui est étrangère, avec le regard perçant de celui qui ne sait rien, en partant de ses bas-fonds les plus sordides, il est bien forcé d'y trouver sa place. Dans un monde où l'esprit et la vie post-mortem ne sont plus l'apanage de la religion, développant avec profondeur les espoirs et les dérives de la manipulation des âmes par les machines humaines, au final, les bons comme les mauvais côtés de l'homme sont magnifiés, sa morale et sa manière de penser altérés, mais guère amélioré ou empiré, et même si Thomas s'en dégoûte, il finira, à mesure qu'il trouve sa place dans ce nouvel univers, à en comprendre, et même à en accepter certains aspects.
    "Eternité société anonyme" est un vieux livre, et cela se ressent dans plusieurs passages, mais il garde dynamisme malgré son âge, créativité malgré son ancienneté, et intelligence malgré l'obsolescence de certaines de ses technologies "futuristes". Robert Scheckley est un nom à retenir.