Préambule :
    Au début des petits instants, j'avais pris comme décision de garder un point de vue le plus objectif possible, de me contenter des aspects techniques, et de laisser de côté mes opinions personnelles. Au final, il se révèle que je me contentais, la plupart du temps, d'énumérer des qualités et des défauts déjà énumérées dans bien d'autres lieux du net. Bref, les petits instants n'avaient que peu d'intérêt.
    Cela s'est déjà ressenti dans les dernières critiques, mais je décide finalement de changer ouvertement la recette des petits instants, en prenant cette fois-ci un point de vue plus subjectif, mais ainsi plus poussé. Il me semble que ce roman est le moment idéal pour annoncer « officiellement » ce changement.

    Et maintenant, un petit instant de littérature avec le roman « Ravage » écrit en 1943 par Barjavel.
    Paris, en 2052. L'été caniculaire éclaire une ville immense dans son quotidien habituel. Accueillis par le confort d'une société à la technologie avancée, deux personnages vont tenter d'émerger. Ils se connaissent, depuis une enfance commune passée dans des régions rurales aux méthodes rustiques, mais leur histoire semble les séparer. La première est Blanche, future mère au foyer découverte telle une perle rare par le puissant Seita et faisant son entrée dans le monde de la télévision ; le second est François, normalement promis à une grande université agricole, avant que Seita ne fasse usage de son influence pour l'en rejeter et s'approprier ainsi l'amour de Blanche.
    Mais tandis que tout se passe comme toutes les autres journées, une catastrophe survient : pour une raison inconnue, l'électricité elle-même semble ne plus vouloir fonctionner. Dans un Paris désactivé, aux technologies en panne, le chaos s'installe rapidement, attisé par l'étouffante chaleur. François garde son sang-froid et réunis autour de lui un petit groupe de survie. Après avoir préparé le voyage, il abandonne la capitale en proie à la faim et à la mort pour tenter de rejoindre sa région natale.

    Présenté comme un grand classique de la science-fiction, ce livre a été pour moi épuisant à lire, car je l'ai trouvé ennuyeux et dénué de subtilité. Si la narration possède un certain style, une maîtrise indéniable, il n'en est pas vraiment de même pour l'histoire narrée. Certes, certaines idées, à peine mentionnées, sont originales, mais l'histoire en elle-même suit les sentiers habituels des romans apocalyptiques, et je doute que Ravage soit le premier du genre. Formation du groupe dans une ville plongé dans le chaos, en se battant contre d'autres groupes pour survivre, suivi d'un voyage en contrées désertiques, éprouvés par la faim, la soif, et bien des dangers, pour finir sur la mise en place d'une nouvelle société meilleure que la précédente, rien ne nous change vraiment du paysage habituel des fins du monde. Mais le principal point faible de ce roman, qui se veut une critique pertinente des sociétés basées sur la science et la technologie, est la faiblesse de ses arguments et le caractère aujourd'hui douteux de l'alternative proposée.
    Le seul argument convaincant (et, admettons-le, le principal argument du roman) est le fait que les hommes ne survivraient qu'avec difficulté si toute technologie viendraient à s'éteindre d'un seul coup. Ne le nions pas : c'est vrai. Même si Barjavel nous prouve cela avec un scénario peu probable, on peut en imaginer d'autres présentant la même idée. Avec ce simple argument, il prétend nous démontrer que la connaissance scientifique est intrinsèquement mauvaise. Les scénarios, pas moins probables, dans lesquels la science au contraire pourrait empêcher une catastrophe ? Ils sont ignorés : le fait que l'utilisation d'une technique nuit à l'apprentissage de la survie sans l'usage de cette technique est, selon l'auteur, parfaitement suffisant pour prouver la malveillance de cette technique envers l'homme, en oubliant au passage que l'on pourrait aussi appliquer cela à l'élevage et à l'agriculture pourtant largement soutenus à la fin du roman. Quant aux autres arguments, ils se résument tous à « Si vous êtes dans notre camp, vous vous comporterez en gentils, sinon, vous vous comporterez en méchants. », et autre « Toute connaissance est une offense envers Dieu ou envers la Nature. », argument suffisant pour interdire à la population de la nouvelle civilisation l'apprentissage de la lecture et de l'écriture, grands propagateurs d'idées jugées déviantes, et donc réservés à l'élite sage et éclairée.
    Car outre cette éloge mal argumentée du retour à la terre, on trouve aussi une ode à la supériorité de l'homme sur la femme, et surtout au culte de la personnalité. François est dans le roman un puits sans fin de sagesse, qui a toujours raison, et dans sa sagesse il nous annonce des sentences telles que « dans l'intérêt de tous, il faut que chacun prenne l'habitude de m'obéir sans discuter, quoi que je lui commande... ». Si une telle position est défendable dans un groupe de survivants où seul lui à appris à se débrouiller sans technologie, cela devient plus difficile quand la prospérité est revenue, et que la civilisation est devenue un peuple obéissant aveuglément et aimant sans retenue un individu ayant un pouvoir sans partage sur lui. Car rares sont les personnages qui vont élever ne serait qu'une petite critique vis-à-vis de l'autorité de François, et ceux-là apprendront très vite que c'est la pire des erreurs. Le roman nous apprend que dans la vie, il y a des guides éclairés, et qu'il faut les suivre sans jamais réfléchir à cela ne serait-ce qu'une fois. Tous ceux qui contesteraient finiraient inévitablement par se comporter comme des méchants.