Dans une maison, il y avait une chambre, et dans cette chambre, il y avait un bureau. Nul meuble dans cette maison n'avait d'importance, hormis ce petit bureau en bois massif. C'était d'ailleurs un fait remarquable, car il avait beau être massif, il n'en restait pas moins petit. Il était accompagné d'une chaise. Sur cette chaise s'était assis un jeune adulte, plongé dans la contemplation d'un livre entièrement vierge ouvert sur sa première page. Debout sur cette page, il y avait un petit elfe tout habillé de vert, le genre d'elfe pas plus haut que deux pommes, mais tout de même un peu plus qu'une seule. Il regardait le jeune homme plongé dans sa réflexion. Entre les doigts de celui-ci était serrée une plume d'oie au bout taillé et imbibé d'encre.
Toute cette disposition, maison, chambre, bureau, chaise, jeune adulte, livre, page, elfe, plume et encre resta la même pendant longtemps, avant que l'homme ne s'exclame enfin.

- Je sais ! Je vais écrire l'histoire d'un elfe.
- D'un elfe ? Répondit la petite créature. Pourquoi d'un elfe ? N'est-ce pas un peu démodé ? Ces grands blonds, ces archers, ces ennemis des nains ?
- Non, pas d'un elfe un elfe, mais d'un elfe... un peu comme toi, quoi. Le petit peuple, tout ça.
- Même, un elfe... le nom même rebuterait de nos jours. Il est tellement usité, tellement usé...
- Que cela ne tienne, dans ce cas, si le nom d'elfe te repousse. Je n'ai qu'à l'appeler lutin. Après tout, elfe, lutin... Quand on est à peine plus grand qu'une pomme, cela ne fait pas une grosse différence.
- Peut-être, répondit l'elfe, ou le lutin, en haussant les épaules. Mais que ferait-il ce lutin ?
- Je ne sais pas... Qu'aimez-vous faire, vous autres ?
- Nous ? On aime danser.

La petite créature commença à faire quelques pas de danses. Tout en continuant sur sa lancée, il se remit à parler.

- On aime lire, aussi. On aime regarder les humains, leurs petits gestes, leurs manies, ça nous amuse. Quand on le peut, sans nous faire remarquer, on aime les aider aussi.
- Eh bien voilà, je n'ai qu'à parler de cela.
- Hum, non.
- Pourquoi donc ?
- Parce que nous sommes des elfes, répondit l'elfe.

Il se mit à danser la valse avec un partenaire invisible, sur la piste que formait la page.

- Je ne vois pas le problème, reprit l'homme.
- Les rêveurs humains aiment lire des histoires de chevaliers, de dragons, de princesses, et d'elfes ! Ah, les grands elfes et leurs grandes oreilles, quelle passion ! En tout cas, ils ne veulent surtout pas lire des histoires de la vie quotidienne. Pour nous, c'est la même chose, on ne veut pas lire notre quotidien. On le vit bien assez.
- Et si j'écris pour les hommes ?
- Si tu écris pour les hommes, cela peut être intéressant. Mais un elfe comme moi, c'est bien trop connu. Cela fait partie du folklore. Ça a l'apparence de l'originalité, mais rien de plus. Rien de plus que l'apparence.
- Je ne me souviens pas avoir déjà lu une histoire sur le petit peuple. Enfin, avec un héros faisant partie du petit peuple.

L'elfe s'arrêta de tourner, porta la main au menton, et, durant un instant, fouilla sa mémoire.

- A vrai dire... Moi non plus. Enfin, pas parmi les histoires écrites par les humains. Mais je ne connais pas tellement votre littérature.

Ce fut au tour de l'homme de songer un moment

- A vrai dire, moi non plus.
- Quoi qu'il en soit, maintenant que la réflexion est lancée, les humains, les elfes petits et grands, les nains, les orcs, tout ça, c'est de l'elfoïde. Ou de l'humanoïde. Il faudrait écrire une histoire sur une créature qui ne ressemble pas à un humain.
- Quoi ? Un dragon ?
- Non... Pas de dragon. Pas de licorne, pas de phénix, pas de loup. C'est toujours dans les registres habituels de la fantasy. Non. Il faudrait quelque chose de nouveau. Une créature inventée de toute pièce ! Et qui ne soit pas humanoïde.

L'elfe tournait en rond, comblant ce temps de silence avec de petits bruits de pas. Il tournait toujours quand le jeune adulte reprit.

- Une créature inventée, non humaine... C'est dur à imaginer...

La petite créature se retourna vivement vers son interlocuteur en frappant du poing sur sa paume, dans un éclair de génie.

- Voilà ! La voilà l'idée ! Quelque chose d’inimaginable, mais qui ne vive pas une histoire d'horreur ! Ça, cela serait original !
- Tu trouves ?
- Mais oui !
- Oui, mais encore faut-il imaginer ce qui n'est pas imaginable. Comment la vois-tu, ta créature ?
- Inimaginable. Indescriptible. Inénarrable. C'est la meilleure des descriptions pour une telle créature.
- Soit, répondit le jeune homme en haussant les épaules.

Il commença alors à écrire, et le petit elfe, ou le lutin, le regardait faire. Lentement, des mots apparurent sur le blanc de la page, une première ligne, une mise en bouche. « Il était une fois ». Cette introduction tracée, la plume se figea au-dessus de la petite tête du petit être.

- Il était une fois quoi ? Demanda l'écrivain en herbe.
- Il était une fois un monstre indescriptible, non ?
- Certes. Mais il faisait quoi, ce monstre ? Qu'est-ce qu'un monstre indescriptible pourrait avoir envie de faire ?
- Euh... Je ne sais pas moi...
- Pas de choses cruelles et atroces, cela deviendrait de l'horreur. Pas de choses habituelles de la fantasy, sinon, à quoi cela aurait servi d'utiliser une telle créature. Et des gestes de la vie quotidienne, quel intérêt ?
- Et si... Si cette créature, nullement humanoïde, essayait justement d'avoir une vie d'humanoïde, et en éprouvait d'insurmontables difficultés ?
- Pour quoi faire ?
- Pour montrer aux hommes à quel point leur corps est bien adapté à leur vie ?
- Non, je veux dire, pourquoi voudrait-il vivre une vie d'humanoïde ?
- Hé bien... Je ne sais pas...
- Non, ce n'est pas une bonne idée.

Le jeune homme effaça les quatre mots d'un mouvement du pouce.

- Retour à la case départ.
- Que faut-il faire, déjà ? Questionna l'elfe.
- Trouver un personnage qui sorte de l'ordinaire

Et les deux personnages, chacun de son côté, réfléchirent silencieusement à cette difficile question. Le jeune homme, le menton pincé entre le pouce et l'index, cherchait à lire une quelconque réponse dans les cercles que faisait un lutin tournant en rond. Cela dura un certain temps, suffisamment longtemps pour que l'elfe, las de tourner tout seul, se remit à valser avec un partenaire invisible. L'homme en eut une idée.

- Et si, au lieu de parler de ce qui existe, nous parlions de ce qui n'existe pas ?
- Une créature inimaginable n'existe pas.
- Non, je veux dire, qui n'existe pas en vrai, mais qui n'existe pas non plus dans l'histoire de cette créature qui n'existe pas.
- C'est une idée. Mais comme toujours, quelle créature ?
- Pourquoi forcément une créature ? L'histoire d'un objet qui n'existe pas, cela serait plus original encore, non ?
- En effet. Et pour en rajouter un peu plus, cela pourrait être un objet qui n'existe pas, mais qui n'existerait pas non plus, matériellement parlant, si elle existait dans son histoire.
- Un quoi ?
- Un objet qui n'aurait pas de réalité matérielle s'il existait, et qui, en plus, n'existe pas dans sa propre histoire.
- Ah, oui, pas mal.

Le jeune homme eut un temps de réflexion, se grattant la tête.

- Et si l'objet de cette histoire était une histoire ? Proposa-t-il.
- Mais oui ! Bonne idée ! L'histoire d'une histoire qui n'existe pas. Quelle mise en abîme !
- Et elle est là, juste devant nous !
- Comment ça ?
- Tu es juste dessus !

L'elfe leva ses pieds, l'un après l'autre, pour regarder en dessous.

- Mais il n'y a rien d'écrit.
- En effet. Que dire de plus d'une histoire qui n'a jamais été racontée, qu'une histoire qui ne sera jamais racontée ?

Les deux êtres regardèrent alors la page blanche. Forte d'une histoire que nul ne pouvait lire, elle semblait chargée, comme recouverte d'une encre blanche et scintillante, comme maculée d'immaculé. Sa valeur grandissait à vue d'oeil aux yeux des deux êtres. C'était une feuille blanche qui sortait de l'ordinaire : elle ne semblait pas différente des autres tout en s'en distinguant néanmoins. C'était elle, et non n'importe quelle autre page.
Le jeune humain déposa précautionneusement sa plume à côté du livre ouvert, et installa sa tête dans ses deux paumes. L'elfe, quant à lui, marcha vers la partie inférieure de la page, et s'assit en tailleur tout au bord, le plus au bord possible, pour faire face à cette blancheur du mieux qu'il pouvait. Et ensemble, silencieusement, révérencieusement, ils contemplèrent l'histoire d'une histoire qui n'existe pas.