- Arrête ! Mais arrête ! Arrête je te dis !
C'était une voix enfantine qui disait cela, pleurnichant et s'envolant par moment vers les aigus. Nul n'aurait pu la distinguer du bruit ambiant s'il y en avait eu un. Même dans ce silence presque complet, elle s'élevait faiblement pour retomber quelques mètres plus loin. Un passant n'y aurait fait attention.
A cette voix ne répondait que le bruit des vagues, déferlant sur le sable épais et grossier. Elles tentaient d'étouffer ces faibles plaintes. L'écume se répandait sur la plage, se projetant vers les deux seules personnes présentes sur les lieux, comme pour les chasser. Car ils étaient deux : l'enfant à qui appartenait la voix, et son père. Telle la mer faisant se succéder des vagues identiques, le garçon s'adressait à l'adulte par des flots de paroles répétitives.
- Mais arrête ! Arrête papa !
Et le père n'écoutait pas.

Face au soleil, la grande personne avait baissé son maillot de bain, et laissait longuement s'écouler son urine sur un château de sable rudimentaire, composé de quelques pâtés. C'était un château construit quelques minutes auparavant par son fils, celui-là même qui tentait, en vain, de protéger son oeuvre.
L'enfant continuait de crier de plus belle avec sa petite voix, s'époumonant autant qu'il le pouvait, et l'adulte n'y prêtait aucune attention. Les petites mains tambourinaient, impuissantes, sur les jambes musclées, et celles-ci bougeaient à peine. Rien ne pouvait être fait pour empêcher le désastre.
Sous le jet doré, le sable se détachait, la structure s'érodait, des sillons se creusaient. Mais, si on y prêtait plus d'attention, on remarquerait que le creusement créait des formes, tel un sculpteur diminuant la masse de son bloc de pierre. Ici, des meurtrières apparaissaient, là des créneaux et des mâchicoulis s'ouvraient. Les pâtés devenaient des tours reliées par un mur d'enceinte. Même une porte se concevait. Son pont-levis semblait pouvoir être descendu et remonté.
Quand le père eut fini d'uriner, le fils se tût et regarda sa construction. Elle était magnifique. On pouvait voir à l'oeil nu chaque pierre de l'édifice se distinguer des autres, ou contempler l'usure des sols parcourus par les gardes. On aurait dit qu'ils allaient continuer leur ronde. De pâtés ronds et grossiers, on avait obtenu là un raffinement de tours carrées, d'enceintes dessinées par un géomètre.

L'enfant vit cela, observa le château, puis l'écrasa de ses pieds. Il foula les murs, piétina le donjon, fit s'écrouler toute défense. Quand il s'arrêta, il ne restait plus rien.
- Pourquoi as-tu fait ça ? Lui demanda son père.
- Il était plein de pipi, répondit-il, c'est pas propre.
- C'est bien.
L'adulte tendit la main. Aussitôt, celle d'un enfant la rejoignit. Tout deux partirent alors en direction des terres, laissant la mer en compagnie d'elle-même. Derrière eux ne subsistèrent que des ruines, sur lesquelles le soleil se coucha lentement. Bientôt, la marée monterait, et effacerait toute trace d'une quelconque construction.