Ce jour-là, j'étais à la recherche d'un nouvel appartement ; comme toute personne avisée, j'étudiais consciencieusement les alentours de diverses offres. Je faisais donc le tour d'un pâté de maison, cherchant ci et là des raisons de rejeter ou d'accepter un logement qui m'était proposé.
Ainsi, mes pas m'amenèrent dans une petite ruelle tournant en un quart de cercle presque parfait. De part et d'autre, les immeubles épousant la forme circulaire étaient anciens. Assez anciens pour que l'un d'entre eux, dans la partie extérieure du virage, possède encore un crochet métallique surplombant sa plus haute fenêtre. Vous savez, ces crochets qu'on utilisait pour soulever les meubles jusqu'à l'étage, avant qu'on ne se décide enfin à faire emprunter l'escalier aux déménageurs chargés de pianos, comme le ferait tout être civilisé.
Ce crochet attirait d'ailleurs mon attention. Plus exactement, la personne à deux doigts de se défenestrer pour l'atteindre attirait mon attention. Elle – ou plutôt il, à vrai dire – était en pleine lutte contre une fine corde refusant de se laisser nouer. Je le regardais donc faire, risquant la mort pour attacher une huitaine de cds alignés en une colonne le long d'un bout de ficelle. Dans l'âpre combat, le disque du bas se secouait dans une gigue endiablée au rythme des mouvements de l'homme et de ceux du vent soufflant par à-coups.

Quand cette personne me jeta un regard, remarquant enfin ma présence sans pour autant en tenir vraiment compte, je lui adressais enfin ma question :
« Vous avez des problèmes d'oiseaux ?
- Quoi ?... Je vous demande pardon ?
- Je disais : vous avez des problèmes d'oiseaux ?
- Ben... Non !... Pourquoi vous voudriez... Que j'ai... Des problèmes d'oiseaux ?
- Vous accrochez des cds à votre fenêtre. C'est bien pour faire fuir les oiseaux, non ?
- Quoi ?!!... Attendez !... Juste deux petites secondes !... Voi-là ! »
Et l'homme descendit de l'appui de sa fenêtre, son trophée fièrement exposé à l'aplomb de sa porte d'entrée.
« Vous disiez ? Me demanda-t-il.
- Vous accrochez ces cd pour faire fuir des oiseaux, non ?
- Faire fuir des oiseaux ? Pourquoi ?
- Les cd qui bougent au vent, ça fait fuir les oiseaux. C'est bien connu, c'est un peu comme un épouvantail. »

Mon interlocuteur regarda alors son dispositif. C'était comme s'il découvrait enfin le but de ses faits et gestes. Il me regarda une seconde, reporta à nouveau ses yeux sur ses cds, puis commença à rire.
« Faire fuir les oiseaux ?! S'exclama-t-il en riant. Vous êtes bizarre, vous !
- Mais, alors, pourquoi vous accrochez ces disques à votre crochet ?
- Pour faire de la musique, évidement ! C'est à ça que ça sert, des disques ! »
Je le regardais se moquer de moi. Je n'arrivais pas à déterminer s'il était sérieux, ou s'il me faisait marcher. Finalement, je ne réussis pas à dire autre chose que :
« Quoi ? »
Ce à quoi il me répondit :
« De la musique ! J'accroche des cds de musique pour faire de la musique ! »
Et il se pencha à nouveau au-dessus de sa mort prématurée pour attraper ses disques et me les montrer tels une preuve irréfutable.
« Mais ça ne marche pas comme ça ! Fis-je remarquer.
- De quoi ça ne marche pas comme ça ?
- Les cds, ça ne marche pas comme ça ! Un cd, ça se met dans un lecteur-cd !
- Oui, c'est vrai que c'est possible. Mais ce n'est pas obligatoire.
- Mais comment voulez-vous que ça fasse de la musique comme ça ? »

A nouveau, l'homme me regarda, avec l'air de voir un martien. Ou peut-être un homme de cro-magnon. Il regarda ses disques une seconde, reporta à nouveau ses yeux sur moi, puis recommença à rire.
« Mais enfin ! C'est évident !
- Ah ben non, ça l'est pas ! Ça l'est pas du tout ! J'aimerais bien que vous m'expliquiez, juste pour voir !
- C'est simple, pourtant. Les cds, pour fonctionner, c'est en fait des petits sillons dans lesquels il y a des bosses et des creux, et si...
- Oui, oui, c'est bon ! Je sais comment c'est fait, un disque !
- Eh ben regardez ! »
Il me montra la rue, d'un bout à l'autre, et je suivis son doigt pour chercher des yeux ce qu'il voulait me montrer. Mais je ne voyais rien.
« Regarder quoi ? Lui répondis-je.
- La rue est en forme de virage. Quand le vent s'engouffre dans la rue, il est obligé de prendre ce virage. Alors, quelques particules de vent, dans leur course, vont cogner la surface des disques. En rebondissant, elles vont prendre la forme des bosses et des creux. Je veux dire que la particule devant la bosse va prendre un peu d'avance sur sa voisine qui est devant un creux. De cette manière, une partie du vent va prendre la forme ondulée des ondes sonores de la musique. Vous voyez ? »

J'étais abasourdi. J'avais peine à concevoir que quelqu'un ai pu me faire ce discours. Bouche bée devant l'absurdité de cette scène, je commençais à bredouiller mes mots. La bêtise qui m'environnait me volait ma faculté d'articuler des phrases.
« Vous voyez ?
- Mais c'est complètement débile ! Répondis-je en retrouvant d'un coup mes facultés.
- Quoi ? Pourquoi ça serait débile ? Il y a des gens qui y parviennent avec quelques baguettes de métal et une boule au bout d'un fil, vous savez ?
- Mais... C'est pas du tout la même chose ! La boule fait la musique en cognant les tubes ! Là, il n'y a rien pour faire de la musique !
- Mais évidement que si ! C'est des cds... de musique ! Il y a de quoi faire de la musique là-dedans. Bien plus que dans une poignée de baguettes de métal en tout cas, c'est moi qui vous le dis.
- Bon, j'en ai marre : faites ce que vous voulez ! Moi, j'ai autre chose à faire. »
Je repris alors ma route, interrompue pour des raisons stupides et futiles. Dans tous les cas, cela me faisait une raison de refuser l'offre : tout le monde n'était pas sain d'esprit dans le quartier.
« D'accord. Me répondit-il simplement. Bonne journée à vous, tout de même.
- Oui ! C'est ça ! Bonne journée ! »

En colère et las de tant de bêtise sur cette pauvre Terre, je m'apprêtais alors à quitter cette rue. J'étais sur le point de tourner à l'angle, quand une rafale de vent me souffla le dos, emportant avec elle une note ou deux doucement chantées par une guitare électrique. Je me retournais alors. Les disques se balançaient au bout-de leur cordelette, me narguant de là-haut. Leur propriétaire avait disparu à l'intérieur de son appartement, et j'étais seul dans cette rue, seul peut-être à avoir entendu ces notes. Je me dis soudainement : se pourrait-il que...
« Ben voyons ! Me dis-je alors à voix haute. Cet imbécile possède une guitare électrique, et après ? Te laisses pas influencer par si peu... »
Je repartis alors en quête d'un nouvel appartement, oubliant un incident qui, à vrai dire, n'avait guère d'importance.