Il faisait sombre, très sombre, et l'eau lui tombait dessus depuis déjà des heures. De ce fait, le ballon était vide, la douche frigorifiante. Malgré tout, il restait là, sous le jet, porte fermée, volets clos, lumière éteinte. Il aurait pu sortir de la cabine bien sûr, rien ne l'en empêchait, mais à quoi bon ? Autant rester assis sous le pommeau.
Les gouttes lui tombaient sur le crâne, dans l'obscurité presque totale. Des milliers de gouttes, inlassablement. Il avait l'impression que c'était des perles. Certes, la comparaison était classique, mais c'était bel et bien ce dont il avait l'impression.
Des perles. Et dans chacune d'elles, il y avait une minuscule galaxie venant se fracasser sur le sommet de sa tête. Hélas, pour cette raison, il devait chaque milliseconde déplorer la mort de milliards de milliards de créatures de toutes sortes, de toutes formes, mais après tout, la galaxie ne s'était formée que lorsque la goutte était tombée du pommeau. Sans douche, pas d'existence. Sans fin prévisible, pas de début entammé. Peut-être. Et puis, de toute façon, tout cela n'était qu'une création de l'esprit, une hallucination, n'est-ce-pas ? N'est-ce-pas ?
Ainsi donc, il se retrouvait dans le noir, sous une douche froide, à sentir les galaxies être anéanties par le sommet de sa tête. Ce faisant, il ressentait le savoir se répandre sur sa chevelure, tel un shampooing. Elle s'infiltrait dans ses cheveux, descendait dans la racine, s'immiscait dans son cortex. Chaque milliseconde, des milliards de milliards de souvenirs de vie fusionnaient avec le souvenir de la sienne.
Evidement, son petit cerveau de bipède ne dépassant pas les deux mètres ne pouvait pas prendre conscience de toutes ces existences, mais malgré cela, quelques unes apparaissaient clairement en son esprit, comme s'il les avait parcourues. Comme s'il les avaient vécues. Elles se mélangeaient un peu, peut-être. Ou peut-être pas.

Quelque part à la surface d'un trou noir, il y avait eu un chevalier. Enfin, ce qu'on pourrait comparer à un chevalier. Habitant d'un monde à la gravité extraordinairement élevée, il état plat, quasiment bi-dimensionnel : un homme qui lui aurait marché dessus n'aurait peut-être même pas perçu la différence d'altitude d'un de ses pas. Peu avant la fin de sa galaxie, il tranchait de part et d'autre, se frayait un chemin dans des buissons épais et tout aussi plats que lui ; son chemin ressemblait au filet de lumière rampant péniblement sous la porte de la salle de bain.
Il recherchait son rival, sa némesis. Il lui fallait tuer ou périr. Un mort était nécessaire, et le survivant prédestinerait l'avenir d'un monde entier. Hélas, les détails étaient confus, les souvenirs flous ; perdues quelque part dans sa chevelure et n'ayant pas réussi à pénétrer la peau, il ne connaissait guère les péripéties. Il savait juste que la némesis avait triomphé, et que tout espoir disparaissait de la dépouille mourante du héros.
A quoi avait-il pensé ? Pleura-t-il le destin tragique qu'il donna aux siens ? Craigna-t-il que ce fut la fin de tout ? Aurait-il pu être plus proche de la vérité ? Son ennemi n'avait même pas eu le temps de célébrer sa victoire, et ce fut la fin de tout.

Ainsi les vies se succédaient. Certaines étaient heureuses avant de disparaître, et d'autres ne l'étaient pas. Mais que pouvait-il y faire ? Eteindre la douche ? Il mettrait fin à cette destruction, car il mettrait fin à toute création. Se pousser du chemin de ce carnage ? Chaque galaxie aurait plus de distance à parcourir, plus de temps pour vivre, mais finirait, invariablement, par se pulvériser au fond de la cabine, là où nul cerveau n'en recueillerait le souvenir. Alors ne valait-il pas mieux rester là, et faire un deuil que nul autre ne pourrait faire à sa place ?
Il y avait eu de grandes parades, pour honorer des êtres ayant tout compris de l'Univers. La destruction de leurs mondes leur prouvait souvent leur erreur. Il y avait eu des guerres, mais aussi de grandes paix, des paix que ne pouvaient imaginer les coeurs belliqueux des hommes. Il y avait eu des amours, mais aussi de grandes haines, des haines que n'auraient supportées leurs coeurs cléments. Il y avait eu le pire et le meilleur, mais aussi l'infini des infinis les séparant l'un de l'autre. En bien plus grand nombre. En bien plus grand nombre. Et cela coulait encore, cela n'avait pas cessé.

Quelque part, un être dont chaque oeil était alternativement plus grand, puis plus petit que l'autre, était assis sous un pont-de-bois. Oui, sous, car cet arbre avait la particularité de n'avoir aucune extrémité à la surface. En effet, les individus de cette espèce végétale ne regardaient le ciel qu'au bout de leur centième anniversaire, à une époque où un arbre est trop vieux pour aimer la nouveauté, mais encore assez jeune pour se tordre.
Aussi, quand un pont-de-bois voyait pour la première fois le Soleil, il ne le trouvait pas à son goût et se pliait lui-même pour s'obliger à enfoncer la tête dans le sol, loin de cet astre jugé bien trop disgracieux. Le pont-de-bois, malgré son caractère grincheux, était alors un arbre très apprécié, surtout quand ses extrémités étaient plantées chacune sur un bord différent d'une rivière.
Cet être, assis sous l'un de ces arbres, méditait. Il n'avait, après tout, pas bien d'autres possibilité, car il savait la fin proche. Non pas à cause de la folie de quelques uns, comme certains s'attardaient à croire, mais bien à cause d'une inéluctabilité indépendante de tous, et surtout, inhérente à la nature même de leur galaxie, contenue dans une simple goutte d'eau d'un autre Univers. C'était ce qu'il savait, ou plutôt ce qu'il croyait savoir, et il s'avérait qu'il avait raison de le croire. A un moment, la méditation prit fin, car il fallait bien qu'elle s'arrête à un moment ou à un autre. L'être reprit progressivement conscience de son environnement. Il se dit que, peut-être, la fin n'était pas pour cette journée. Il y aurait peut-être un lendemain, peut-être un surlendemain, un peu plus de temps pour glorifier ce dieu assis sous une douche d'étoiles. Peut-être même, lui le mortel, mourrait-il de vieillesse. Il se leva, sourit un peu à cette idée, et ploc.

La douche fut éteinte. Et si cela n'était pas une hallucination ? Vallait-il mieux ne pas vivre, ou se savoir sur le point de mourir ? Ne pas exister, ou ne plus exister ? Il lui venait l'écrasante idée qu'il pourrait lui-même vivre dans une goutte d'eau d'une autre cabine de douche. Cela le fit frémir. Le froid aussi le fit frémir.
Il sortit, attrapa une serviette et essuya les nuées de cadavres ruissellant sur son corps. Une chose était sûre, malgré tout : sa prochaine douche, il aimerait la prendre en apesanteur.