- Hé regarde ! Je crois que je l'ai trouvé ! cria le garçon.
- Fais voir ! Fais voir ! lui répondit sa soeur, en courant vers lui, les pieds dans l'eau jusqu'aux genoux.
L'enfant montra alors le contenu de sa main : un caillou maculé de vase, et la petite examina attentivement ce premier.
- Non... Ce n'est pas lui... jugea-t-elle alors, sa joie disparaissant.

Je les regardais, ces deux chercheurs, en train de piocher des galets au hasard au fond du lit d'un ruisseau. Visiblement, aucune pierre ne les avait satisfaits jusqu'ici, et je me demandais depuis combien de temps ils cherchaient.
- Qu'est-ce que vous cherchez, les enfants ? dis-je.
Ils se tournèrent vers moi, prenant conscience de ma présence, et ils me répondirent qu'ils cherchaient le galet rond.
- Mais, les enfants, tous les galets sont ronds.
- Non, rétorqua la gamine. Ils ne sont pas ronds.
- Bah, ils sont de forme arrondie, repris-je, mais vous n'en trouverez pas un qui ait la forme parfaite d'une boule.
- Si, répondit le gamin. Il y en a un.

Comprenant que j'avais affaire à des têtes dures, je leur expliquai alors comment les galets se formaient, comment l'eau les érodait, les polissait lentement et leur donnait une forme hydrodynamique, qui permettait au courant de passer entre eux avec un effort moindre.
Je leur enseignai les lois de l'écoulement des fluides, et démontrais par d'habiles calculs que la forme sphérique n'était pas la plus optimale pour l'écoulement du ruisseau. Ah, si j'avais eu à ce moment le matériel nécessaire, je leur aurais fait une démonstration à l'aide d'une simple expérience !
Je leur appris aussi la probabilité, la théorie du chaos, et j'approximai la forme probable des galets en une courbe de Gauss sur laquelle la forme sphérique était loin, très loin de la valeur moyenne.
Je voulais leur faire comprendre qu'avec un aussi petit échantillon que le leur, il n'avaient aucune chance de trouver un galet rond qui n'existait peut-être nulle part sur la Terre entière.

Ils écoutèrent, patiemment, tout le savoir que je leur fis apprendre. Mais à la fin de mon raisonnement, ils ne firent que secouer la tête, et me dirent :
- Nous, nous cherchons le galet qui n'a pas acquis sa forme malgré lui, à cause du courant, mais qu'il a acquis parce qu'il l'a voulu. Et parce qu'il l'a voulu, il n'a pas subit le courant comme un ennemi qui l'amputait d'une partie de lui-même. Parce qu'il a subit le courant comme un don, et en usant de sa puissance, il a précautionneusement atteint la forme parfaite, à partir d'une forme quelconque. Nous cherchons le galet rond, le galet qui ne maudit pas le ruisseau.
Et, malgré toute l'éducation que je leur avais donné, ils repartirent en quête de ce galet rond. Je les laissai alors. Je n'avais pas de temps à gaspiller avec des adultes qui donnaient des intentions aux pierres.