Dans un palais, un Roi vivait heureux, dans le faste et le luxe. Aucun de ses courtisans, fidèles amis, camarades et adjoints aux gouvernement du royaume, n'aurait osé, en aucune manière, prouver d'une manière ou d'une autre qu'ils puissent être supérieurs à leur souverain. A chaque fois que cela était nécessaire, ils démontraient avec zèle que si le Roi faisait une erreur, ils en faisaient de plus grosses ensuite.

Or, il advint qu'un jour, en éternuant, Sa Majesté se donna un coup de fourchette dans l'oeil droit. Aussitôt, toute la cour fut bouleversée par la tragédie, et les médecins du palais furent tous réunis pour soigner le souverain. Hélas, cela ne fut pas suffisant, et le lendemain, quand le Roi sortit de sa chambre emplie de docteurs, il portait un cache-oeil finement ouvragé sur le globe perdu.
Tous les courtisans furent terrassés par le chagrin, et pleurèrent longuement le malheur du Roi. Mais surtout, il y eut dans les jours qui suivirent, une série de catastrophes similaires. Les uns se plantaient les couverts dans leurs yeux, d'autres des éventails ou des coins de portes, et certains même allèrent jusqu'à perdre leurs deux yeux, d'un malheureux coup de râteau par exemple. Ainsi, au bout de quelques semaines, il n'y eut plus un seul courtisan à avoir deux yeux valides. Il y eut même une épidémie d'éborgnement dans le pays, et le fait de ne posséder plus qu'un globe oculaire commença à être considéré comme un signe de sagesse.

Quelques temps plus tard, lors d'une partie d'escrime, Sa Majesté se blessa malencontreusement la jambe gauche avec sa rapière. A nouveau, la cour fut chamboulée par la triste nouvelle, et les médecins se pressèrent au chevet du monarque. Mais cela fut en vain, car bientôt, l'on revit à nouveau le Roi, boitant de la jambe gauche et s'appuyant sur une béquille d'or incrusté de joyaux.
A nouveau, les larmes inondèrent le palais, et les courtisans portèrent le deuil de la jambe du Roi. Dans les jours qui suivirent, le palais fut en plus à nouveau assailli par un déluge de catastrophes. Les uns se faisaient rouler sur leurs jambes par des carrosses, d'autres s'empalaient les pieds sur les piques des barrières du jardin. Bientôt, il n'y eut à la cour que des boiteux, des unijambistes, des cul-de-jattes, et dans tous le pays, il y eut une inflation calamiteuse du nombre d'handicapés des jambes. On y vit même là un bon présage pour les années à venir.

De la même manière, dans les temps qui suivirent, le souverain perdit la mobilité de son bras droit en s'égratignant avec une flèche, et tous le pays fut alors envahi de manchot. Sa Majesté devint bossu en tombant de cheval, et tous le royaume le devint à son tour. Sa Seigneurie perdit ses cheveux en se brûlant une mèche, et tout de suite les courtisans et les roturiers en devinrent chauves. On y vit là à chaque fois de bon présages, et pourtant, quelque part, un vague ressenti de malheur planait sur ces contrées.
Puis un beau jour, le Roi exigea que toute la cour se rassemble dans la grande salle du trône. Quand tout le monde fut présent, il prononça ces augustes paroles : “Mes chers frères et soeurs, camarades, mes amis courtisans, le royaume a subit une série de série de catastrophes, et désormais, plus un seul homme ni une seule femme n'est bien portant dans le pays, et je comprend donc votre agacement. Mais je vous demanderai à tous de transmettre dans toutes mes régions, dans tous mes bourgs et mes hameaux, la bienheureuse nouvelle suivante : le Roi, lui, est bien portant !”
Et aussitôt, le Roi enleva son cache-oeil de son oeil bien voyant, il libéra sa belle chevelure de sa perruque dégarnie, et de son bras à nouveau valide et le dos bien droit, il jeta sa béquille en direction de l'assistance.

La morale de cette histoire : il ne faut jamais faire ce genre de blagues à son royaume, parce que je ne vous raconte pas le sale quart d'heure que Sa Majesté a passé ensuite.