La lumière s'abattit sur la scène, éclairant un micro posé sur son pied. Un faible vent faisait du bruit dans les enceintes, en attendant un chanteur.
Il était là, le chanteur en question. Il était en coulisses, et hésitait à se plonger dans la lumière. Malgré l'entrainement, il est difficile de monter une première fois sur une estrade pour chanter devant un public. Chanter, il savait le faire, il avait appris, mais le trac le retenait. Il devait pourtant y aller, tout a été préparé rien que pour lui.
Après s'être finalement redonné du courage, il fouilla le sol de sa canne, et manqua de renverser le pied avec. Le rattrapant de justesse, les enceintes firent toutefois un gros « Poc ! » au moment où le micro tomba au sol. Il le chercha donc à quatre pattes, et le trouva non loin de là. Il le ramassa, se releva, et posa sa canne contre le trépied. L'instrument artistique dans la main, placé devant les lèvres, il se racla la gorge pour se donner encore un peu de courage. Puis il commença :

Ils cachent le fond de leurs yeux,
Par d'épais miroir.
Ne laissant apercevoir d'eux,
Que d'énigmatiques espoirs.

Ils en rêvent à chaque instant,
Ils en rêvent à chaque instant.

Pourtant, les cannes blanches...

Un bruit fit résonner l'immense salle de concert, provoqué par la chute de sa canne sur le sol. Il se baissa alors pour la ramasser, et partit la déposer en coulisses pour qu'elle ne gêne plus, avant de revenir à tâtons jusqu'au trépied. Il reprit après une forte inspiration :

Pourtant, les cannes blanches s'étiolant,
Ils se retiennent à leurs visières.
Que voient-ils derrière leur écran,
Que je ne voie derrière mes paupières ?

Quelque soit l'instant,
Quelque soit l'instant,

Lutte sous un ciel bleu azur,
Cherche à éclaircir le futur.
Mon fou combat
Teindra de rouge
La pièce qui me retiendra.
Avant que le noir ne bouge,
Je traverse les hémisphères
Pour pouvoir contempler le vert,
Le mauve, le bleu, une chose meilleure,
Avant que tout le reste ne s'achève.
Voir une couleur,
Ultime rêve.

Tout en chantant de plus en plus vite, emporté par ses propres paroles, il tenta quelques pas de danse saccadés, ce qui le fit tomber de l'estrade à la fin du refrain. Remontant péniblement toute la hauteur de sa chute, après avoir retrouvé ses lunettes noires au sol, il se dit qu'il aurait aimé un peu d'aide de ses spectateurs après cet incident. Hélas, il est rare que le vent aide quiconque, même un aveugle.
Il reprit ses marque derrière le trépied, et décida, pour s'empêcher de bouger et de commettre ainsi une nouvelle maladresse, de le refixer dessus. Cela lui libéra les mains, de plus, et c'est en battant le rythme de ses mains qu'il continua :

Je m'handicape moi même pour suivre
Le chemin qu'ils espèrent de miel.
Hélas, le goût des songes me rend trop ivre
Pour n'y voir rien d'autre que du fiel.

Vivant chaque instant,
Vivant chaque instant,

Tiré entre l'aveugle sans reproche,
Et le voyant à bannir,
Misérable silhouette que nuls n'approchent,
Qu'admettons-le, tous admirent

Créant chaque instant
Créant chaque …

C'est à ce moment là qu'une autre paire de mains, venant du fond de la salle, commença à battre la cadence avec lui. Cela le surpris, suffisamment pour arrêter un instant de chanter, mais ce soutien le poussa à poursuivre :

Créant chaque instant
Créant chaque instant

Des issues de secours inaccessibles,
Trop loin dans les foules d'inconnus,
Ombres errantes, indicibles,
Attendant patiemment les parvenus.

Occupant chaque instant,
Occupant chaque instant,

A usiner des cannes d'ivoire
Pour remplacer celles de plastique blanc,
Je me suis perdu dans un vortex noir.
Dernière issue : être voyant.

Lutte sous un ciel bleu azur,
Cherche à éclaircir le futur.
Mon fou combat
Teindra de rouge
La pièce qui me retiendra.
Avant que le noir ne bouge,
Je traverse les hémisphères
Pour pouvoir contempler le vert,
Le mauve, le bleu, une chose meilleure,
Avant que tout le reste ne s'achève.
Voir une couleur,
Ultime rêve.

Une fois la chanson terminée, le silence reprit ses droits sur la salle de concert. Il se sentait redescendre, comme si sa propre musique l'avait amené en transe. La fatigue le fit s'asseoir par terre, devant le pied du micro. Il entendit des bruits de pas se rapprocher de la scène. D'une façon hésitante, il enleva ses lunettes, et les regarda de ses yeux ouverts.
L'étonnement passé, il les jeta vers les coulisses, et elles tombèrent non loin de sa canne. Mais il ne regardait plus ces vieux compagnons : son regard était attiré par l'homme qu'il voyait devant lui. Il lui rendait son regard. Un regard dont il ne parvenait pas à deviner s'il reflétait plus le défi ou les félicitations.
Avant qu'il n'ait pu dire un mot, l'homme fit demi-tour, et reparti vers la porte qui l'avait laissé entrer. Avant de le perdre de vue, il se releva, le rejoignit en courant, et abandonna la salle de concert au vent.