Il était assis là, sur le sol de la station de métro. Il essayait d'oublier le sac sur son dos.

Depuis tôt ce matin, il regardait les rames défiler. Cela faisait des jours qu'il observait les autres déambuler devant lui, passer dans un sens ou dans l'autre, lui jetant des regards compatissants ou méprisants.
Son ventre gargouillait : il avait faim. Il avait toujours faim. Et il était assis là, avec un écriteau devant lui. Certains le lisaient, puis s'en allaient, mais la plupart ne prenaient même pas la peine de s'arrêter, même pas le temps d'un regard. Ce matin, il y avait écrit "Grève de la Faim, depuis 23 jours".
Ce panneau lui donnait le fil du temps. Sans lui, il n'aurait pu deviner que cela faisait déjà 23 jours qu'il vivait, dormait, et attendait assis ici, seul. Il regardait le métro passer sans cesse, déversant à chaque fois un flot de voyageurs qui soupiraient de soulagement en posant enfin le pied à terre, laissant leur place à d'autres toujours plus nombreux. Ils sortaient ensuite à l'air libre, en jetant un coup d'oeil, parfois, sur son visage ou son écriteau. Il entendait les rires de ceux qui se moquaient de lui. Souvent, on ne le remarquait même pas.
Ce matin-là, une vieille dame s'était approchée de lui. Elle l'avait regardé, puis avait lu l'écriteau à ses pieds, et lui avait dit : "Mais vous êtes bête : c'est important de manger." Elle disparut l'instant d'après, sans attendre la réponse, anonyme conseillère. Une nouvelle vague d'usagers était passée ensuite, soulagée d'être enfin sortie de la carcasse de métal. Et une autre l'avait remplacée. Ils étaient partis soupirer dans d'autres stations.

De l'océan d'inconnus sortit enfin un homme, qui s'approcha de lui. Il le regarda, lu longuement l'écriteau à ses pieds, et lui demanda : "Vous faites la grève de la faim ?". Il lui répondit : "Oui, depuis 23 jours." L'inconnu le regarda encore un moment, fit une grimace de perplexité, puis s'en alla. Dommage, se dit le gréviste. Et il continua à regarder.
Une rame était arrivée, vomissait une foule de visage sans nom, qui s'empressait d'inonder le quai et de rejoindre la sortie, se massait près des escaliers. Une autre foule, plus grande encore, prit sa place étroite dans la boîte de métal, se comprimant pour mieux rentrer. Dans la rame, un entremêlement de visages et de bras était visible par les fenêtres, tandis que le métro reprenait son périple. Son ventre gargouillait : il avait faim.
Une fois, le marchand de journaux qui vendait ses revues face à lui avait essayé de lui donner de la nourriture. Il avait refusé, et le commerçant était reparti, en mangeant ce qu'il n'avait pas pu offrir. Depuis, il vendait des journaux à ceux qui attendaient de pouvoir rentrer dans une boîte, ou à ceux qui restait en retrait en attendant que les escaliers soient débouchés. Il pouvait lire les gros titres, d'ici. Mais cela ne l'intéressait pas. Il avait d'autres choses à faire.

Comme répondre à cet inconnu qui s'approchait de lui. L'homme le regarda, et lu l'écriteau à ses pieds. Il releva les yeux et lui demanda enfin : "Et pourquoi, monsieur, faites-vous cette grève ?". Il lui répondit par un sourire, en attendant que le métro s'arrête, largue son contenu, et reparte. Il attendait que le bruit diminue pour lui répondre : "J'attendais juste que quelqu'un me pose cette question". Il posa au sol le sac qu'il avait sur le dos, et proposa à l'inconnu de partager son repas.