Dans une maison vivait un fabricant de clefs. Elle était petite cette maison, mais ce n'était pas grave, puisque le pauvre homme ne pouvait pas s'y déplacer. Il était attaché à un mur par un millions de cadenas lui transperçant la chair de son dos. Heureusement, cela ne le faisait pas saigner, cela ne lui faisait même pas mal, mais malgré tout, il était attaché à son mur.
Il passait le plus clair de son temps à fabriquer des clefs. Et quand il en avait fini une, il l'utilisait pour ouvrir un des cadenas qui le retenait. Hélas, il devait faire à chaque fois une nouvelle clef, car chaque cadenas avait une serrure différente.

Cela lui prit une éternité. Mais enfin, un jour, le fabricant de clef ouvrit la dernière serrure. A ce moment-là, un homme entra dans la maison. Il lui dit :
- Je vois que tu as fini. Tu es libre maintenant, fais ce qu'il te plait. Sors de cette maison.
- Mais monsieur, répondit le fabricant, fabriquer des clefs, c'est toute ma vie. Qu'est-ce que je pourrais bien faire d'autre ?
L'inconnu ne répondit rien. Il se contenta de repartir. Le fabricant de clef reprit alors son travail.
Il fabriqua encore plus de clefs, toujours plus de clefs. Comme il n'avait plus de cadenas à ouvrir, il en inventait les formes. Comme elles ne servaient plus à rien, il pouvait bien les faire de la manière qu'il le voulait. Bientôt, elles prirent des formes bizarres, étranges. Certaines ne ressemblaient même pas à des clefs, elles ne ressemblaient même à rien. En fait, elles ne pouvaient servir à rien.

Tout en travaillant, le fabricant de clef se mit à réfléchir. « Mais pourquoi je fais toutes ces clefs, qui n'ont aucune serrure ? ». Mais il se répondait aussitôt : « Tais-toi ! Que pourrais-tu faire d'autre de toute façon ? »
Malgré tout, cette seconde voix devenait de moins en moins forte au fil du temps. L'artisan se demandait de plus en plus « Mais en fait, n'y a-t-il pas autre chose à faire, que de fabriquer des clefs ? » Il continuait tout de même de travailler.

Un jour, toutefois, l'homme fabriqua une clef tellement bizarre qu'elle cassa sous ses yeux. Cela étonna l'artisan. Jamais il ne lui était arrivé de casser une clef. Et pourtant, il cassa celle-ci. En regardant les deux morceaux, il se dit : « Comment ai-je pu casser cette clef ? » Il n'y pensa pas si longtemps que ça. Ce n'était qu'un détail, qu'une anecdote. Le fabricant de clef reprit son travail.
Progressivement, son oeuvre changea. De plus en plus de clefs cassèrent sous ses doigts, de plus en plus n'étaient bonnes qu'à être jetées. Sans compter que la maison était de plus en plus envahie de clef qui n'avaient aucune serrure. Quand le temps fut venu où l'artisan cassait toutes les clef qu'il tentait de fabriquer, il se dit : « Mais pourquoi je fabrique des clefs, si je les casse toutes ? Et pourquoi les fabriquer, si elles n'ont aucune serrure ? »
L'homme leva alors la tête, et regarda la porte d'entrée. L'inconnu lui avait dit qu'il pouvait faire ce qu'il voulait. Et si, en fait, il ne voulait plus fabriquer de clef ?

Finalement, l'artisan se leva, et sortit de la maison. Ce qu'il fit après, me direz-vous ? Hé bien, je ne sais pas. Je suppose qu'il a fait ce qu'il a eut envie de faire.